Performer le mythe cannibale : la stratégie réparatrice de Rébecca Chaillon


Dans plusieurs de ses œuvres, Rébecca Chaillon donne corps au mythe cannibale. En s’appropriant les clichés véhiculés par la culture occidentale, l’artiste française questionne la persistance de ce mythe dans l’imaginaire collectif de l’ancien pays colonisateur. Elle met ainsi en lumière les discours préconçus qui sont produits, jusqu’à aujourd’hui, sur les corps racisés et conteste l’idée de race, « l’instrument de domination sociale le plus efficace inventé ces 500 dernières années¹ ». Cette incarnation du mythe cannibale dans son propre corps, ou dans le corps de ses partenaires, constitue, à l’instar des théories décoloniales, une « volonté de déranger les récits établis et d’interroger la persistance des inégalités sociales, épistémiques et représentationnelles héritées du colonialisme² ». Les créations de Chaillon entraînent une décolonisation de la pensée et du regard par un travail d’appropriation des stigmates persistants. L’incarnation du·de la cannibale, initialement un préjugé subi, issu des discours coloniaux, est à présent un choix scénique de l’artiste dans une tentative de réparation du présent. La violence infligée par le regard ou le jugement des autres devient, dans ses performances, le « revers positif d’une énergie néfaste³ ». Avec sa performativité, elle renvoie la violence subie en direction du public et s’extrait de la place de victime qui lui est traditionnellement assignée en tant que femme racisée et hors norme. Cette démarche contribue, d’une certaine manière, à soigner ou à réparer « les préjudices moraux qu’une société peut générer, en faisant de la performance un espace de liberté, entre expression cathartique et réécriture du présent ? ».

Auteur : Renata Andrade

Revue Déméter

Date de parution : 03 février 2025

URL de la présentation par l’éditeur : https://www.peren-revues.fr/demeter/1669